Lolita et la France*
by Maurice Couturier

Les aficionados de Lolita se souviennent avec une troublante précision de leur première lecture de ce roman ; souvent même ils sont capables de la dater. Personnellement, je suis arrivé à ce texte assez tardivement ; il est vrai que j'avais toujours fréquenté les "bonnes écoles", celles où l'on surveille scrupuleusement les lectures des élèves. J'avais dû rencontrer le nom de Nabokov, accolé peut-être à celui de Lolita, dans une revue à la fin des années 60. A mon retour aux Etats-Unis en septembre 1970, ce nom m'a tout de suite sauté aux yeux tandis que je parcourais pour la première fois les rayons bien achalandés de la librairie du campus où j'enseignais. C'est à cette occasion que j'ai acheté mon premier exemplaire de Lolita : il s'agissait de l'édition McGraw-Hill qui venait tout juste de paraître avec les savantes annotations d'Alfred Appel. Sur le dos de cette édition, comme de toutes les éditions McGraw-Hill des œuvres de Nabokov, le titre du livre est inscrit en très petites lettres, alors que le nom de l'auteur est imprimé en grosses lettres noires et vous dévisage de ses deux gros yeux ronds. Pourtant, ce ne fut pas seulement le nom de l'auteur qui retint mon attention, ni même le titre, mais surtout les cent trente pages de commentaires et de notes : jeune universitaire curieux mais lesté d'un bagage culturel plutôt léger, j'éprouvais une admiration sans bornes pour ces œuvres merveilleusement denses qui nécessitent, pour les comprendre, un tel appareil critique. En somme, je n'étais pas seulement attiré par l'auteur ou le livre, mais par le savoir sur le monde, sur moi aussi peut-être, dont je sentais confusément que le roman pouvait être détenteur.

Depuis, j'ai consacré une bonne partie de mes énergies de chercheur à analyser ce roman et toute l'œuvre de Nabokov ; je continue de servir cet auteur qui a tant fait pour moi, bien que je ne l'aie jamais rencontré. En m'adressant à vous ce soir dans ce lieu illustre, j'ai le sentiment de boucler une boucle de plus de trente années, de revenir enfin aux sources de mes enthousiasmes académiques et de mes délices esthétiques. C'est un très grand honneur que de parler dans cette luxueuse demeure où est né et a grandi cet auteur pour qui j'ai une admiration sans bornes, admiration que je n'ai jamais éprouvée pour aucun autre écrivain, fût-ce Joyce ou Proust. Je tiens à remercier Mme Olga Voronina d'avoir organisé cette manifestation avec une telle efficacité et aussi M. Faure, Directeur de l'Institut Français de Saint-Pétersbourg et co-organisateur de cette soirée. Je ne vous cacherai pas que je suis un peu intimidé de parler en ce lieu hanté, dans le bon sens du mot ; j'espère ne pas susciter quelque grondement guttural d'outre-tombe au cours de ma conférence, moi qui ai eu l'imposture un jour de sommer Nabokov de faire une apparition à un colloque que j'organisais à Nice. Je pourrai vous en dire plus sur le sujet si vous le souhaitez.

Le sujet que j'ai choisi de traiter, "Lolita et la France", a souvent été évoqué au passage par Brian Boyd et de nombreux autres spécialistes de Nabokov. Loin de moi l'idée de résumer ce qui a été dit là-dessus : j'aimerais au contraire combler quelques vides et proposer une lecture française du roman, lecture moins hasardeuse qu'on pourrait le penser vu que le narrateur est lui-même francophone à l'origine. Dans un premier temps, je vais rappeler brièvement les circonstances de la parution du roman, en insistant sur le procès en censure dont les détails sont moins connus, y compris des spécialistes, en évoquant aussi la réaction, souvent enthousiaste bien qu'embarrassée, de la presse française de l'époque. Dans une seconde partie, je m'attacherai à démontrer ce que ce roman doit au cadre géographique français. Je terminerai par un développement plus risqué dans lequel je replacerai ce merveilleux roman dans la tradition littéraire française, exercice qui, à ma connaissance, n'a jamais été tenté jusqu'à présent. Je me garderai bien sûr de parler d'influence, de crainte d'éveiller les grondements gutturaux évoqués à l'instant ; il serait plus exact de parler d'échos et d'affinités.

1 - Parution et réception du roman

Lolita n'est certes pas le premier roman de langue anglaise à avoir paru dans sa première édition en France ; Ulysse de Joyce, ou Tropic of Cancer de Henry Miller constituent d'illustres précédents. Dans la première moitié du XXe siècle, Paris avait la réputation d'être une ville accueillante pour les œuvres sulfureuses que les éditeurs anglais ou américains n'osaient publier ; les choses allaient d'ailleurs bien changer après les années cinquante. La parution de ces romans qui, depuis, sont devenus des classiques de la littérature mondiale, fut rendue possible par l'existence à Paris de petites maisons d'édition spécialisées dans l'édition de livres écrits en langue anglaise, la Shakespeare and Co. créée par Sylvia Beach en 1919 et qui fit paraître Ulysse, l'Obelisk Press fondée par Jack Kahane, et surtout, bien sûr l'Olympia Press lancée par le propre fils de Kahane, Maurice Girodias. Ce sont ces petites maisons d'édition que fréquentaient les écrivains de langue anglaise expatriés à Paris, qui donnèrent à la France la réputation d'être un pays permissif où régnait une totale liberté d'expression, réputation qui n'était qu'en partie méritée car les écrivains de langue française ne jouissaient pas toujours de la même liberté.

On sait, grâce notamment à l'excellente biographie de Brian Boyd, les circonstances dans lesquelles Nabokov fut amené à faire paraître Lolita à Paris. Aucun éditeur américain n'avait consenti à publier ce livre que Nabokov présentait lui-même comme une "bombe" et envisageait de faire paraître anonymement. Ses relations avec Maurice Girodias furent relativement sereines jusqu'à la sortie du livre, mais elles ne tardèrent pas à se gâter ensuite, Nabokov ayant découvert entre-temps le genre de romans qu'il éditait. Certes, Girodias ne publiait pas que des romans pornographiques : il faisait aussi paraître les œuvres de Miller, Donleavy ou Beckett et des classiques sulfureux comme les romans de Restif de la Bretonne ou de Sade. La situation allait devenir plus tendue entre l'auteur et son éditeur français en 1957-58 à l'époque où Nabokov signait un contrat avec Putnam's pour faire paraître le roman aux Etats-Unis.

Je n'insisterai pas sur cette affaire aujourd'hui bien connue préférant me pencher sur l'interdiction dont ce roman fit l'objet en France. C'est sous la pression du Home Office anglais que le Ministre de l'Intérieur français, Maurice Bokanowski, décida, dans un arrêté du 20 décembre 1956, d'interdire Lolita ainsi que vingt-quatre autres livres publiés par Girodias. L'arrêté invoquait la loi du 29 juillet 1881 sur "la liberté de la presse" et aussi le décret du 6 mai 1939 "relatif au contrôle de la presse étrangère". La procédure appliquée en la circonstance était donc totalement différente de celle utilisée dans le procès contre Pauvert, lequel éditait alors les œuvres de Sade ; le Ministre procédait par arrêté et en s'appuyant sur des textes légaux applicables aux publications de presse et non aux livres, évitant ainsi de faire intervenir la Commission Consultative. Il est vraisemblable que cette Commission, composée comme elle l'était surtout de représentants des associations familiales, aurait rendu un verdict identique si elle avait été consultée ; mais il aurait appartenu alors à un tribunal correctionnel de décider ou non de l'interdiction du roman.

Girodias, dont la maison d'édition se trouvait menacée par cette décision -- un journaliste de l'époque prétendait qu'il risquait de perdre 20 millions de francs si l'interdiction n'était pas levée -- décida de préparer un dossier sur cette affaire en rassemblant un certain nombre de textes : un essai de E. W. Dupee sur Lolita, la traduction des chapitres 1 à 6 du roman et de la postface écrite par l'auteur, un long texte de Girodias sur cette affaire, plus deux articles sur les aspects plus purement juridiques et sur la censure internationale. Il fit paraître ce dossier sous le titre L'Affaire Lolita en 1957. Dans son article, il faisait remarquer que le Ministre avait interdit dans la liste certains ouvrages, comme The Ginger Man de Donleavy ou My Life and Loves de Frank Harris, qui avaient été autorisés en Angleterre et "se vend[ai]ent librement en France depuis toujours", en traduction s'entend.1 Il reconnaissait que les pratiques sexuelles de Humbert étaient condamnables mais expliquait que le livre ne l'était pas : "ce livre dépeint des pratiques odieuses, et son héros appartient à une catégorie d'obsédés sexuels que la Société a les meilleure raisons de pourchasser. Et pourtant, ce livre est d'une qualité artistique incontestable. Le sujet n'en est pas fortuit, ni remplaçable : c'est ce sujet précisément, et nul autre, qui a inspiré à l'auteur une œuvre d'une originalité et d'une grandeur que nombre de critiques autorisés ont bien voulu lui reconnaître."2 Sa défense, qui devenait plutôt confuse à la fin de ce passage, n'était pas juridiquement défendable, présentée de la sorte, d'où le pourvoi devant un autre tribunal, littéraire et esthétique celui-là. Lors du procès en correctionnel contre Pauvert à propos de la publication des œuvres de Sade, l'éditeur avait invité plusieurs intellectuels de renom à témoigner en sa faveur, notamment Cocteau et Bataille, mais cela n'avait pas fait fléchir le tribunal ; les éditions Penguin allaient faire de même, avec succès, au début des années soixante pour défendre L'Amant de Lady Chatterley devant le tribunal.

Nabokov, on le sait, refusa d'apporter son appui à son éditeur avec lequel il était déjà en conflit pour des questions de droits. Dans une lettre adressée à Jason Epstein le 20 février 1957, il expliquait : "Je répugne un peu à m'exposer en compagnie de The Olympia Press. Mais j'ai également du mal à avoir une vision globale de la chose./ Je dois tenir compte du fait que l'université de Cornell a été très tolérante jusqu'à présent (…). D'autre part, je souhaite, bien sûr, apporter tout le soutien que je peux à Olympia, même si, personnellement, peu m'importe que l'interdiction soit levée ou non, puisque Gallimard va, de toute façon, publier la traduction française."3 Tel était bien en effet le paradoxe : le Ministère interdisait le texte original écrit en anglais, alors qu'un nombre relativement restreint de Français était en mesure de le lire, mais n'envisageait pas de s'opposer à la parution de la traduction française.

On notera que Girodias ne prit la défense que de ce livre parmi les vingt-cinq interdits par le Ministère. Les journalistes firent de même et s'émurent de l'interdiction dont Lolita avait été victime. Dans un article paru dans le Figaro Littéraire, Hugues Fouras s'emporte contre cette décision arbitraire, et il conclut : "A notre avis, aucun doute : la littérature de qualité a d'imprescriptibles droits. Et la liberté d'expression est un de nos biens les plus chers." De nombreux autres articles du même genre, de la même tonalité parurent à l'époque. Après le procès de Pauvert, éditeur de Sade, la presse était très remontée contre ce retour à des pratiques anciennes. Elle dénonçait l'hypocrisie du Ministère qui interdisant le texte anglais mais autorisait sa traduction française publiée par un éditeur prestigieux, Gallimard. Girodias finit par remporté la bataille devant le tribunal administratif, même s'il dut faire face à une nouvelle mais brève interdiction lors de l'arrivée au pouvoir du Général de Gaulle.

C'est Raymond Queneau, lequel était en train d'écrire alors Zazie dans le métro, qui encouragea les éditions Gallimard à faire paraître ce roman en français. La traduction fut confiée au propre frère de Girodias, Erik Kahane, décédé il y a deux ans. Nabokov n'était pas satisfait de cette traduction, comme on peut s'en rendre compte en lisant sa correspondance, mais il n'eut manifestement pas le temps, occupé qu'il était par la parution du livre aux Etats-Unis, de réviser sérieusement cette traduction ; il allait être beaucoup plus prudent dans le cas d'Ada. Lors de la sortie du roman, certains critiques peu regardants saluèrent le travail de ce traducteur. Ainsi, dans Paris Press, Kleber Haedens écrivit : "La traduction de M. E.-H. Kahane est particulièrement chaleureuse et nous y trouvons un remarquable effort pour transmettre la richesse un peu écrasante du vocabulaire."4 Jean Mistler, plus pointilleux, ne partageait pas cette opinion : "La traduction de M. Kahane est très inégale. Certaines pages sont parfaitement réussies, d'autres sont écrites en galimatias, la langue n'est pas toujours sûre et il y a pas mal de barbarismes. Un livre de cette qualité aurait mérité une révision plus attentive."5 Ayant examiné moi-même très attentivement le texte de Kahane, je ne puis que confirmer ce verdict sévère : certaines pages sont en effet écrites dans un français d'une grande élégance et d'une réelle richesse de vocabulaire, mais trop souvent les trouvailles stylistiques trahissent le sens du texte original et relèvent de l'adaptation plutôt que de la traduction. Les contresens et les approximations ne manquent pas, ce qui rend parfois le texte incompréhensible. La transposition des références culturelles, la traduction de nombreux noms propres, tout cela a pour effet d'inscrire le récit dans un cadre par trop français et de faire oublier par moments que l'histoire se déroule en Amérique.

Malgré les flagrantes lacunes de cette traduction, le roman fut reçu très favorablement par le presse française. Dans L'Express, Madeleine Chapsal saluait le cynisme dont est censé faire preuve l'auteur à l'égard de l'Amérique, concluant son article par le paragraphe suivant : "Lolita : jeu littéraire extrêmement habile, un peu vulgaire, souvent irrésistible, incite du reste à la vertu : c'est un des portraits les plus lugubres qu'on ait tracé de l'amour, c'est acte peu seyant et somme toute -- ici l'auteur devient grave -- impossible."6 L'un des meilleurs articles parus à l'époque est celui de Maurice Nadeau dans L'Observateur Littéraire. Il relève d'abord la mauvaise foi de Nabokov, tant dans sa postface que dans la préface prétendument rédigée par John Ray. Il reconnaît que "Lolita choque et scandalise", qu'il suscite un "malaise qu'on n'éprouva pas plus à la lecture de Sade qu'à celle de Genet", ponctuant son propos sur le sujet par cette déclaration dont on se demande si elle ne vise pas avant tout l'auteur : "Je n'ai rien contre les hédonistes, sauf qu'ils montrent un peu trop de complaisance envers eux-mêmes pour m'intéresser et, sans doute pour fournir de convenables héros de romans." On sent, à la lecture de cet article, que Nadeau, lecteur pourtant fort averti, a éprouvé beaucoup de difficultés à distinguer l'auteur de son haïssable narrateur ; choqué par le peu d'égards que porte Humbert à Lolita, il s'interroge : "A moins que l'auteur ait voulu rendre son héros plus odieux encore en signalant par là le manque d'intérêt que lui inspire Lolita en dehors de parties qu'on soupçonne ne pas être pour elle des parties de plaisir." Plus loin, il prétend que l'auteur "a éprouvé toutes les peines du monde à ne pas se glisser dans le personnage de son narrateur." Malgré toutes ses réticences et ses doutes, il s'étonne cependant de prendre un tel plaisir à la lecture de ce surprenant roman : "D'où vient pourtant que Lolita se lit allègrement et qu'on prend intérêt aux aventures qui nous sont contées ?" Comme la plupart des lecteurs, il avoue ne pas pouvoir s'empêcher d'admirer, d'aimer, ce qu'il pense devoir haïr, à savoir l'immoralité, la perversité, cette cruauté du désir et ce désir de cruauté dont témoigne d'un bout à l'autre ce merveilleux roman.7

Le succès du livre en France ne s'est jamais démenti depuis. Les éditions Gallimard en vendent plus de vingt mille exemplaires chaque année, ce qui constitue sans doute un record dans l'édition française pour une œuvre parue il y a plus de quarante ans. Le public français, même s'il ne connaît pas Nabokov, a généralement entendu parler de Lolita ; ce prénom refait quotidiennement surface dans la presse, comme s'il était devenu pour ainsi un nom commun en français. Il y a quelques années, les éditions Autrement m'ont demandé de préparer un petit ouvrage collectif sur Lolita pour leur collection intitulée "Figures mythiques", preuve sans doute que l'on reconnaît à ce personnage romanesque une dimension mythique.

[ page one | page two | page three ]


Notes

Text of a talk given at the Nabokov Museum in St. Petersburg, Russia, in the spring of 2001. Reproduced here by kind permission of the author.

1. L'Affaire Lolita, Paris, Olympia Press, 1957, p. 55.

2. Ibid., p. 62.

3. Lettres choisies, trad. par Christine Bouvart, Paris, Gallimard, 1992, p. 262.

4. Kleber Haedens, " 'Lolita' de Nabokov", Paris Presse, 16 mai 1959.

5. Jean Mistler, "Un roman de Vladimir Nabokov 'Lolita'", L'Aurore, 12 mai 1959.

6. L'Express, 1er mai 1959.

7. "Lolita, où es-tu?", L'Observateur littéraire, 14 mai 1959.

[ page one | page two | page three ]


Zembla depends on frames for navigation. If you have been referred to this page without the surrounding frame, click here.

NABOKOV SOCIETY | THE NABOKOVIAN | NABOKOV STUDIES | NABOKV-L
ZEMBLARCHIVE | CRITICISM | BIBLIOGRAPHIES & INDEXES
CONTACT THE EDITOR OF ZEMBLA