Lolita et la France
by Maurice Couturier
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2 - L'espace français

On sait quelles tragédies de l'histoire amenèrent Nabokov à s'installer en France dans les années trente, avant de partir pour l'Amérique. Ces deux années et demies passées à Paris ou sur la Côte d'Azur, venant s'ajouter aux nombreux séjours qu'il avait faits pendant son enfance et sa jeunesse dans le sud de la France, ne furent pas sans effet sur l'imaginaire de Nabokov. Certes, il serait hasardeux de prétendre que Lolita n'aurait pu voir le jour sans cette longue fréquentation de la France par Nabokov, alors qu'on peut déclarer, sans craindre d'être contredit, que Joyce n'aurait pu écrire Ulysse sans une longue familiarité avec Dublin, ou Miller son Tropic of Cancer s'il n'avait pas longuement séjourné à Paris. C'est dans cette ville où il était lui-même expatrié, comme il le rappelle dans la postface de Lolita, que Nabokov eut l'illumination première, le premier frisson qui l'amena à écrire ce roman incandescent. Il est plus explicite dans une interview accordée à Pierre Mazars et publiée dans Le Figaro Littéraire en 1959 : "C'était en 1939. Le 3 septembre, je crois bien. Je me souviens d'avoir vu dans un journal une photographie sensationnelle. A ce moment-là, je lisais tous les jours Le Figaro et Paris-Soir. Dans lequel de ces deux journaux était-ce ?… Je vois encore la place de la photo, à gauche à l'intérieur du journal. C'était le portrait d'un singe. Un chimpanzé ou un petit orang-outan. Des savants avaient voulu le faire dessiner et le premier dessin exécuté par le singe était ce qu'il voyait devant lui : les barreaux de sa cage. J'avais commencé à écrire à partir de là une petite histoire, le 'prototype' de Lolita. Je l'avais lue à deux amis, dont Marc Aldanov." La petite histoire en question est, on le sait, L'Enchanteur, et elle se passe intégralement en France, entre Paris et la Provence ; le protagoniste est censé être originaire d'Europe Centrale, mais la nymphette est française.

On peut noter aussi que cette histoire fut écrite peu après sa tumultueuse aventure amoureuse avec Irina Guadanini qui avait commencé à Paris et allait s'achever sur la plage de Cannes dans les circonstances décrites par Brian Boyd. La meilleure évocation que je connaisse de cette femme a été donnée par quelqu'un qui l'a fréquentée d'assez près, Dominique Desanti, laquelle, s'adressant à Nabokov, écrit dans un récent ouvrage : "Aussi marquant que vous, blonde, le visage sensuel et la peau comme un abricot, se tenait la femme, la seule pour laquelle vous parliez en vous adressant prétendument au public. J'admirais son rire, musical et sonore, et les rires qu'elle déclenchait en retour. Ce qu'elle disait devait être très spirituel. J'admirais son élégance, ses mains, son assurance. Elle ouvrait grands ses yeux rêveurs que le rire transformait en feu d'artifice. Elle était d'une distinction naturelle et possédait ce que j'enviais tant : un cou long, de longues paupières, des lèvres pleines et le nez court. Elle se fardait presque imperceptiblement les yeux et les pommettes."8 Irina n'avait manifestement rien d'une nymphette ; elle avait alors trente et un ans. Mais Nabokov éprouva pour elle une passion apparemment aussi intense que celle de Humbert pour Lolita ; on pourrait dire vulgairement qu'il l'avait "dans la peau" puisque cette aventure déclencha chez lui une sévère attaque de psoriasis (Boyd, p. 434) C'est peut-être ce regain de désir, de sensualité et de jeunesse provoqué par une passion amoureuse dont il savait qu'elle était vouée à l'échec qui l'amena à écrire Volshebnik, ce scénario de son futur chef-d'œuvre. C'est d'ailleurs à Paris que Humbert Humbert se découvre un goût pour les nymphettes et fait diverses expériences, la plus réussie étant avec une prostituée juvénile, Monique, qui a cette superbe formule pour qualifier l'acte d'amour : "Il était malin, celui qui a inventé ce truc-là".9

Lolita n'est certes pas française, mais lorsque Humbert la découvre dans le jardin de Charlotte, il reconnaît aussitôt en elle sa dulcinée de la Côte d'Azur : "sans que rien ne l'eût laissé présager, une vague bleue s'enfla sous mon cœur et je vis, allongée dans une flaque de soleil, à demi nue, se redressant et pivotant sur ses genoux, ma petite amie de la Côte d'Azur qui me dévisageait par-dessus ses lunettes sombres."10 Annabel Leigh n'était pas française elle non plus, mais le charme dont elle était emprunte devait beaucoup au cadre méditerranéen dans lequel s'était déroulée leur trop brève idylle.

Nabokov, qui n'aimait pas particulièrement la France, même s'il adorait la langue française pour sa musique et avait beaucoup d'admiration pour notre littérature, vouait un véritable culte à la Côte d'Azur où il avait séjourné dès sa plus tendre enfance ; c'était pour lui une sorte de pays de rêve comme Sonia et Martin aimaient en inviter dans L'Exploit. On en retrouve une représentation dans deux de ses romans russes. Dans L'Exploit, précisément, il évoque avec gourmandise la vie champêtre dans l'arrière-pays toulonnais (Soliès-Pont). Et dans Rire dans la nuit, Albinus emmène Margot sur la Côte d'Azur ; les images décrites dans ce roman préfigurent celles que l'on retrouve dans les premières pages de Lolita, comme en témoigne cette évocation de la mer : "Elle était vraiment bleue : d'un bleu violet dans le lointain, d'un bleu paon plus près, d'un bleu de diamant quand la vague accrochait la lumière. L'écume s'effondrait, courait, ralentissait puis reculait en laissant un miroir lisse sur le sable mouillé que la vague suivante inondait à nouveau."11 Nabokov évoque là non pas la plage de Nice, couverte de galets, mais l'une de celles que l'on trouve entre Villefranche et Menton, par exemple à Roquebrune-Cap-Martin mentionné d'ailleurs dans La Vraie vie de Sebastian Knight. Le premier amour de Humbert Humbert a le parfum et la magie de ces lieux ; lorsqu'il rencontre Lolita, il revoit soudain cette mer enchanteresse et l'adolescente qu'il a aimée sur ses rivages. Au cours de son périple américain, il cherchera sur la côte californienne un endroit qui pût rivaliser avec la Côte d'Azur afin de mener à son terme, avec Lolita, l'étreinte amoureuse entamée avec Annabel mais interrompue par gêneurs paillards : "la quête d'un Royaume au Bord de la Mer, d'une Côte d'Azur Sublimée, ou je ne sais quoi encore, loin d'être un impératif de l'inconscient, s'était muée en fait en une recherche rationnelle d'un frisson purement théorique."12 Le Royaume au bord de la mer dont rêve Humbert est un lieu magique où les désirs les plus insensés pourraient se donner libre cours sans qu'aucune loi, aucun interdit n'interfère.

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Notes

8. Dominique Desanti, Vladimir Nabokov, Paris, Julliard, 1994, p. 34.

9. Lolita, trad. par Maurice Couturier, Paris, Gallimard, 2001, p. 48.

10. Ibid., p. 72.

11. Œuvres romanesques complètes, Vol. 1, Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1999, p. 851.

12. Lolita, p. 252.

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