Lolita et la France
by Maurice Couturier
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3 - La littérature française

La littérature française imprègne tout ce roman à travers ce narrateur d'origine francophone. Sans parler d'influence, mot que Nabokov honnissait plus que tout, je note que le nom de Lolita était déjà fort répandu dans la littérature française avant même la publication du roman en 1955. On le trouve par exemple dans un texte d'Isidore Gès, En villégiature, Lolita, édité en 1894, puis dans un roman de René Riche, La Chanson de Lolita, édité en 1920, titre qui rappelle Chanson de Bilitis (1894) de Pierre Louÿs où évoluent des nymphettes. Valéry Larbaud l'a célébré avec gourmandise dans Des prénoms féminins, texte paru en 1927 : "'Je retourne au pays chrétien, à la terre apostolique' ; c'est décidément l'Espagne qui est le mieux outillé des pays d'Occident, en fait de prénoms. Elle a ces prénoms-gigognes, pourvus d'un jeu de diminutifs capables d'exprimer toute espèce de nuances : l'âge, le degré de familiarité dans lequel on est avec les personnes... Lolita est une petite fille ; Lola est en âge de se marier ; Dolores a trente ans ; doña Dolores a soixante ans (…). Un jour, inspiré par l'amour, je murmurerai : Lola. Et le soir des noces, j'aurai Lolita dans mes bras. " (Œuvres complètes, Pléiade, 1957, p. 889) Ce passage préfigure étrangement le célèbre paragraphe d'ouverture de Lolita.

Deux ans avant la parution de ce roman paraissait un roman de Chriss Frager intitulé Cette saloperie de Lolita (1953). Et depuis, le nom a refait surface plusieurs fois dans la littérature de bas étage, notamment dans Les Viols de Lila ou Lolita de Julien Roussillon (1980), La Lolita du TGV de Michel Brice (1992), Lolita Latex, d'Orsalina (1992), ou encore dans le titre d'un livre pour enfants, Lolita, la tortue d'Elizabeth Schlossberg (1995). A ma connaissance, ce prénom n'a pas connu un tel succès dans les littératures de langue anglaise ou même espagnole. En France, il semble avoir été appliqué à deux types de personnages : des prostituées particulièrement perverses ou des gamines délurées. Il y a un peu de ces deux types dans le personnage inventé par Nabokov. De sorte que l'on se demande si les ancêtres littéraires de cette nymphette américaine ne sont pas plutôt françaises qu'espagnoles ou mexicaines.

D'ailleurs, le mot nymphette apparaissait déjà dans Les Amours de Ronsard, comme par exemple dans ce poème mis en musique par Clément Jannequin :

Petite Nymphe folâtre,
Nymphette que j'idolâtre,
Ma mignonne, dont les yeux
Logent mon pis et mon mieux ;
Ma doucette, ma sucrée,
Ma Grâce, ma Cythérée,
Tu me dois pour m'apaiser
Mille fois le jour baiser. (Lausanne, 1968, p. 443)
Le mot remonte en français au XVe siècle mais évidemment pas avec le sens que lui donne Nabokov ; dans ce poème de Ronsard, il apparaît comme un diminutif tendre adressé à la femme aimée. On s'étonne cependant que Nabokov ait pu prétendre que l'utilisation de ce mot dans le titre d'un film français constituait une violation de ses droits : "c'est moi qui ai inventé ce terme pour le personnage principal de mon roman Lolita"13, dit-il avec une certaine assurance. Il connaissait pourtant Ronsard, qu'il évoque d'ailleurs dans Lolita, mais peut-être n'avait-il pas rencontré ce poème qui figure dans "Les amours diverses".

Ce merveilleux roman est imprégné d'un bout à l'autre de culture française. Humbert est moitié français ; il émaille sans cesse son texte anglais de formules françaises, moins nombreuses cependant dans le texte définitif que dans l'original envoyé à Girodias ; Nabokov en fit disparaître un très grand nombre avant la publication, comme en témoignent ses lettres. Il en reste suffisamment, cependant, pour donner une coloration intensément française à ce texte dont j'ai été surpris de constater, en le traduisant, qu'il était possible, en se donnant beaucoup de mal, certes, de transposer ses longues phrases dans une syntaxe française relativement fluide. Humbert évoque maintes fois Proust, à propos du temps notamment14 et prétend même le pasticher par endroits ("pour prolonger ces intonations proustiennes"15) ; son ample et voluptueuse syntaxe rappelle, en effet, les arabesques de Proust. Au début de la seconde partie, il adopte aussi délibérément des intonations flaubertiennes ("nous connûmes"16) pour évoquer son long périple à travers les Etats-Unis. Il existe pourtant une sorte d'incompatibilité syntaxique et lexicale entre l'anglais et le français, comme l'a reconnu lui-même Nabokov ; j'ai d'ailleurs éprouvé beaucoup de difficultés à transposer la langue nabokovienne dans ma traduction de Glory (L'Exploit, Podvig) ou Nabokov's Dozen (Mademoiselle O). Dans Lolita, il semble que l'origine francophone du narrateur ait déteint en quelque sorte sur son anglais, ce qui, à ma connaissance, n'a jamais été souligné par les critiques.

L'effet transgressif du roman est considérablement accru par le fait que ce narrateur-protagoniste est francophone, et spécialiste de littérature française : dans l'imaginaire américain et anglais, la France demeure souvent le lieu de toutes les transgressions sexuelles, la patrie du libertinage, et la langue française, que les anglophones admirent tant pour ses sonorités, est souvent considérée comme la langue de la sensualité amoureuse.

Les auteurs français évoqués dans le texte participent pour la plupart de ce registre sensuel ou transgressif. A commencer par les écrivains de la Renaissance qui ont si bien chanté le sexe féminin : Ronsard, précisément, dont Humbert évoque "la merveillette fente", ou Remy Belleau à qui il emprunte cette voluptueuse formule : "un petit mont feutré de mousse délicate, tracé sur le milieu d'un fillet escarlatte"17. Ce roman possède une tonalité sensuelle qui n'est pas sans rappeler cette poésie françaises de la Renaissance, une poésie relativement explicite pour tout ce qui touche au sexe, jamais vulgaire, toujours sensuelle, et qui communique au lecteur une volupté fortement lestée de sentiments esthétiques ; c'est là, peut-être, qu'il faut chercher le prototype de ce que j'ai appelé ailleurs, en parlant de ce roman, le "poérotisme" de Nabokov, cet affect intensément émouvant où se mêlent poésie et érotisme. Le musicien Clément Janequin a fortement souligné cet effet dans la transposition musicale qu'il a donnée des poèmes de Ronsard.

La poésie de Baudelaire, citée également dans le roman, est empreinte d'une sensualité plus trouble, moins sereine, notamment dans "Le crépuscule du matin" dont Humbert cite des fragments (p. 164 version anglaise) :

La diane chantait dans les cours des casernes
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents…18

Les bruns adolescents, qui se réveillent dans les bras des prostituées, ne sont pas "adolori[s] d'amoureuse langueur", pour reprendre la formule de Ronsard citée plus loin par Humbert (p. 216) ; ils sont torturés par leurs émois sensuels. Baudelaire représente la face transgressive de l'amour que voue Humbert à sa nymphette ; la femme célébrée dans Les fleurs du mal n'est pas une nymphe mais le plus souvent une porné.

Nabokov évoque deux autres écrivains français du XIXe siècle pour décrire Lolita ou plutôt les fantasmes qui habitent Humbert au contact de cette insupportable nymphette, je veux parler de Flaubert et de Mérimée. Les références à Madame Bovary sont nombreuses : évocation de Mademoiselle Lempereur, la professeur de piano d'Emma (304), de la mort de celle-ci (394), pastiche du style flaubertien (cf ci-dessus). Peut-être que la référence la plus soutenue à ce roman se trouve dans l'inoubliable scène du dimanche matin sur le canapé lorsque Humbert évoque la gestuelle érotique de Lolita avec sa pantoufle, gestuelle qui excite intensément Humbert. On pense bien sûr à ces fameuses pantoufles qu'Emma conserve dans la chambre de Rouen où elle rencontre chaque semaine Léon ; ces pantoufles faisaient d'ailleurs déjà leur apparition dans Roi, dame, valet. C'est apparemment la vulgarité d'Emma que retient ici Nabokov ; il disserte longuement sur ce sujet dans ses conférences sur Madame Bovary. Or, comme le dit Humbert dans sa longue définition de la nymphette, la vulgarité constitue un ingrédient essentiel de la nymphette.

Les évocations de Carmen de Mérimée sont plus nombreuses encore ; elles apparaissent dès la scène du canapé (103-4) et vont refaire surface de façon assez régulière jusqu'à la scène des adieux. Je ne répéterai pas ici tout ce qu'ont écrit sur le sujet Carl Proffer et Alfred Appel. C'est peut-être ce petit roman de Mérimée qui permet de faire le lien entre la nymphette française de L'Enchanteur et la nymphette américaine au nom et aux manières hispaniques dans Lolita : Mérimée dresse la portrait d'une femme ardente, passionnée et vulgaire qui provoque des désirs insensés chez les hommes mais refuse de se laisser posséder durablement par aucun. En évoquant ce personnage, à travers une chansonnette, lors de la scène du canapé, il place déjà son aventure amoureuse sous le signe de la non réciprocité : il sait que l'amour charnel qu'il voue alors à Lolita ne parviendra jamais à éveiller en elle un émoi d'égal intensité. Lolita n'aimera jamais Humbert, comme celui-ci le reconnaît pitoyablement. En évoquant avec insistance ce personnage romanesque, il reconnaît la dimension intensément tragique de son amour condamné finalement à l'échec. Lors de la cérémonie des adieux, il a constamment en tête le texte de Mérimée ; il en rajoute d'ailleurs dans le récit qu'il fait de cette scène : "Carmen voulez-vous venir avec moi ?" (413)

Beaucoup d'autres écrivains de langue française sont évoqués ou cités au cours du roman, mais ce sont ceux que je viens d'évoquer qui déteignent le plus sur les personnages du roman, sur son style et sa tonalité. Même si le mythe de la nymphette n'est pas propre à la littérature française, comme le démontre d'ailleurs Humbert dans sont récit, le traitement qu'il reçoit dans ce roman doit beaucoup, me semble-t-il, à la tradition littéraire française telle que je l'ai évoquée brièvement ici. Le "poérotisme" de Nabokov me paraît avoir des affinités réelles avec la littérature française qui redoute plus que tout la vulgarité dans l'évocation du sexe et de l'acte d'amour et s'efforce toujours de donner à l'érotisme un alibi esthétique, certes plus ou moins efficace. Et lorsque la sexualité s'expose dans ce qu'elle a de plus cru, de plus brutal, comme chez de Sade ou Bataille par exemple, elle utilise alors un alibi philosophique. Oui, on peut dire que Lolita appartient, à ce titre, à la littérature française.

Conclusion

La richesse de ce roman est telle que l'on pourrait sans doute faire ce genre de démonstration par rapport aux littératures russe, anglaise ou américaine. Cependant il me semble que la critique nabokovienne n'a pas suffisamment reconnu cette dimension française de Lolita que je viens de mettre ici en relief. Nabokov appartient, dans une certaine mesure, à notre littérature nationale, non seulement pour avoir écrit des textes d'une remarquable élégance dans notre langue, "Mademoiselle O" et plus encore "Pouchkine ou le vrai et le vraisemblable" que j'ai réédité récemment dans un dossier de la Nouvelle Revue Française, mais pour avoir utilisé de nombreux textes français comme intertextes dans ses romans, ou encore pour avoir donné des textes critiques importants sur nos grands écrivains, Proust et Flaubert notamment. Il a d'ailleurs été salué par de nombreux auteurs contemporains, par son ami Alain Robbe-Grillet avec qui j'ai eu l'occasion de m'entretenir longuement à ce sujet il y a quelques années, par Georges Perec, par Erik Orsenna auteur d'un petit livre amusant sur la traduction d'Ada, et bien d'autres. Certes, les structuralistes, généralement d'obédience marxiste, se sont longtemps tenus à l'écart de cet auteur qu'ils estimaient, sans l'avoir lu, être un odieux conservateur. Ainsi, j'ai été étonné, lorsque j'ai demandé à Roland Barthes de faire partie de mon jury de thèse, de constater qu'il n'avait rien lu de lui ; cependant, l'un de ses meilleurs disciples, Gérard Genette, a toujours manifesté une vive admiration pour l'auteur de Lolita, et il m'a permis de faire paraître dans son illustre collection mon principal opuscule sur cet auteur.

Cette ère structuraliste est maintenant révolue. Nabokov, dont la totalité de l'œuvre, ou presque, a été traduite en français et que je suis en train d'éditer, pour la partie romanesque du moins, dans la "Bibliothèque de la Pléiade", retient toujours l'attention de la critique et du public lorsque paraît un nouvel ouvrage de lui ou une réédition. La traduction que je viens de faire paraître, beaucoup plus proche du texte original, suscite déjà beaucoup d'intérêt, mais aussi une gêne plus intense que la première parce que le contexte est très différent : la pédophilie est devenue un sujet brûlant dans l'actualité, de sorte qu'il est plus malaisé aujourd'hui de goûter sans retenue les prouesses poétiques de Nabokov. Cela repose l'éternelle question du rapport entre éthique et esthétique qu'il évoque lui-même dans sa postface. Je crois qu'il l'a magistralement résolue dans ce passage de ladite postface par lequel je me permets de conclure : "A mes yeux, une œuvre de fiction n'existe que dans la mesure où elle suscite en moi ce que j'appellerai crûment une jubilation esthétique, à savoir le sentiment d'être relié quelque part, je ne sais comment, à d'autres modes d'existence où l'art (la curiosité, la tendresse, la gentillesse, l'extase) constitue la norme."

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Notes

13. Lettres choisies, trad. par Christine Bouvart, Paris, Gallimard, 1989, p. 382.

14. Lolita, p. 39, p. 387.

15. Ibid., p. 127.

16. Ibid., p. 222.

17. Ibid., p. 84.

18. Les Fleurs du mal, Paris, Garnier, 1961, p. 116.

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